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Rencontres insolites : les fours à cade

 

Avant-Propos

Nombreuses sont les rencontres lors de nos balades; vestiges et témoins d'un passé encore récent, les traces de charbonnières, fours à chaux, à cades, aiguiers, bories, moulins, etc., se succèdent.

Randonneurs, nous les cotoyons régulièrement, en connaissons (plus ou moins) leur usage, leur activité, les métiers y découlant. Je dis bien plus ou moins car hélas, le temps qui passe efface bien des souvenirs.

J'ai pensé qu'il ne serait pas vain de réveiller, de rappeler ce qu'étaient ces ouvrages, d'éclairer les visiteurs de notre si belle Provence, d'où la création de cette nouvelle rubrique dont voici le premier volet dédié aux fours à cade.

 

Historique : Avant guerre, la fabrication de l'huile de cade était bien souvent la seule ressource d'un foyer, la transmission du savoir-faire se faisait oralement car le secret de famille devait être bien gardé.
De père en fils la tradition se perpétuait ainsi sans aucun écrit.
L'huile de cade est un liquide limpide, homogène et noirâtre extraite par combustion incomplète du Génévrier oxycèdre (Juniperus oxycedrus).
Une précision, l'huile de cade ne s'utilise pas dans l'alimentation et souvent, pour les non-initiés, la confusion se fait avec une "cade", qui est une sorte de quiche génoise à base de farine de pois chiches et qui se mange chaude.
La véritable huile de cade est un produit uniquement à usage externe. C'est un produit généreux aux applications multiples qui justifie le travail colossal des artisants pour construire et exploiter les fours.

L'utilisation se faisait surtout dans trois domaines :

La Cosmétologie : les femmes, en Provence, l'utilisaient à raison de deux ou trois gouttes dans une bassine d'eau pour se rincer les cheveux, après un lavage au Savon de Marseille. On peut être étonné d'une dose si modeste, mais de nos jours les shampooings modernes vendus dans le commerce n'en contiennent que 0,2 à 3%.

Médecine humaine : L'huile de cade était à la base de la majorité des pommades et onguents destinés au traitement des kératoses du cuir chevelu, des hyper-kératoses, du psoriasis, des eczémas chroniques, des teignes, de l'acné et de l'impétigo. Elle rentre aussi dans la composition de savon médicamenteux et également dans le très connu savon Cadum.

Médecine vétérinaire : Tous les bergers utilisent, encore couramment, l'huile de cade et les vétérinaires y ont, parfois recours, après un échec des produits modernes.
Toujours d'actualité dans le traitement de la gale du cheval, du mouton, de la chèvre, du porc et du chien. Efficace pour les fissures des sabots des équidés ou le "crapaud" (polodermite végétante détruisant le plancher du sabot des équidés encore appelée piétin chez le mouton).
Elle est remarquable dans le traitement de la teigne, les eczémas et plaies atones.
L'huile de cade est un parasiticide puissant : une goutte appliquée à l'aide d'une paille sur la tête des tiques les tue et elles chutent dans les douze heures.
Elle est excellente pour raffermir les coussinets des pattes des chiens. Certains bergers, ont, fortuitement, découvert qu'on pouvait lutter contre le météorisme d'un mouton glouton qui a absorbé trop d'herbe mouillée. Ils enduisent une cordelette, la font passer dans la bouche des moutons atteints afin que ceux-ci la mâchouillent, ainsi l'huile est obligatoirement avalée.
Un badigeonnage d'huile de cade peut faire cesser certaines nuisances : arrachage des plumes de volailles, attractions des chiennes en chaleur, éloigner des animaux indésirables...

On a recensé, à ce jour, plus de 200 fours à cade dont le plus grand nombre se trouve dans le Var : Signes, Riboux, Cuges, Méounes, Mazaugues, Nans les Pins, Auriol... :

 

vue extérieure

 

Extérieurement ce sont des constructions massives en grosses pierres sèches, sommairement équarries, mais parfaitement appareillées. Les dimensions sont imposantes : 5 à 7 m de long, 3 m de large et de 2,5 à plus de 3 m de hauteur.
La façade présente en son milieu un profond renfoncement que les enguentiés ou inguentiés (fabricants d'huile de cade) appelaient "la voûte".
Le plafond était réalisé en pierres plates montées en encorbellement, comme dans les bories. Au fond de ce couloir, la porte est toujours traitée avec beaucoup de soins.
Son plancher est constitué par un large moellon réfractaire, carré, de 30 cm de côté pour une épaisseur de 3 à 4 cm. Il débordait de l'assise de quelques centimètres afin de constituer une lèvre sous laquelle une cornue réceptionne l'huile fumante, une légère inclinaison facilite l'écoulement.
La porte de 23 à 25 cm de large sur 30 de hauteur est bordée de briquettes. Elle doit être assez large pour le passage des morceaux de cade incandescants qui sont recueillis en fin de distillation pour en faire du charbon.
La voûte protège la cornue de toute souillure par le vent et la pluie. Son orientation est perpendiculaire aux vents dominants. De chaque côté s'ouvre un large tunnel de 70 cm à 1,00 m de long destiné au tirage et à l'alimentation du foyer qui débouche à l'extérieur par un évent de 40 cm de long sur 35 cm de hauteur. Les toits de ces tunnels sont faits de pierres plates aux joints surmontés d'autres pierres pour empêcher la terre de s'infiltrer.
Enfin, l'arrière du four appelé la "queue" est un plan incliné de 2,50 m à 3,50 m de long avec un escalier de pierre.

 

coupe

 

A l'intérieur du four, au centre, se trouve le "fàbi", sorte de jarre renversée, dont la hauteur varie de 1,70 à plus de 2,00 m pour un diamètre de 0,90 m à 1,00 m. Le socle en forme de vaste entonnoir est régulièrement évasé et repose sur un moellon carré pour la réception de l'huile. C'est le cul du four.
Le fàbi est construit en morceaux de tuiles fixés par de l'argile blanche et de briquettes réfractaires. Plus en arrière, la chambre de chauffe. Un mur intérieur en grosse pierre délimite la fosse centrale. Il épouse la forme de jarre tout en laissant un espace de 15 cm qui permet aux flammes de tourbillonner autour de la marmite.

Mode d'emploi : Le bois de cade est préalablement coupé en bûchettes de 20 cm de long et quelques cm d'épaisseur. Il est placé dans la jarre par l'orifice extérieur accessible par l'escalier. Elle contient 150 à 200 kg de bois. Puis elle est hermétiquement close par une pierre et de l'argile. Puis toute la partie supérieure est recouverte d'une épaisse couche de terre. A partir des tunnels latéraux, la chambre de combustion est bourrée de fascines et de tous les bois disponibles de la forêt. Sous l'effet de la chaleur, le cade dégage une fumée blanchâtre qui s'échappe par la porte de la voûte. Rapidement, un liquide de faible densité "l'eau", qui provient de l'aubier s'écoule. La fumée prend, alors une teinte bleuâtre annonçant l'huile vraie.
L'enguentié s'empresse de changer la cornue de réception. Le feu est maintenu intense tant que l'écoulement de l'huile est rapide. La quantité de combustible est énorme. A l'intérieur de la jarre la température est de 250°C. Lorsque le débit ralentit, on recharge le foyer et on obture les évents pour obtenir, de nuit, une combustion lente, "à l'étouffée". Le lendemain, de bon matin, on vide la jarre. Le cade est jeté dans un étouffoir. Ce charbon constitue un sous-produit recherché pour ses vertus odoriférantes. On débarrasse le foyer à l'aide d'une grande pelle métallique, et l'on regarnit en s'aidant d'une fourche à deux dents métallique également qu'on appelle "le diable". Et l'on recommence pour un nouveau cycle. Le travail dure ainsi pendant 4 à 6 semaines.

Une fournée donne de 15 à 20 l d'huile. L'huile chaude est versée dans un grand baquet de bois, la baille ou baio, là, elle décante pendant 24 heures. On la sépare de la boue ou du goudron en la versant dans des tonneaux en bois de 200 l.
Si nos anciens avaient mal au dos, ce n'était pas, comme de nos jours, pour un manque de musculation, mais par excès de travail!


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© Gilbert Bauer